renouveaugeneve_reflexion

Réflexion : Église version 2.0 ?

Indubitablement, la crise du covid-19 marque et marquera de son empreinte, non seulement notre paysage sociétal, mais également celui de l’Église. Qui ne se souviendra de ces images saisissantes du pape François célébrant la messe de Pâques seulement accompagné d’une vingtaine de personnes ? Ou celles de François, remontant la place Saint-Pierre seule, dans une semi-obscurité ou ces paroles, tel un cri, telle une prière, émurent le ciel qui ne put s’empêcher de mouiller de ses larmes les pavés de la place.

À n’en pas douter, jamais messe ne fut suivi par autant de personnes, croyantes ou non. Jamais un si profond silence ne résonna dans les cœurs souvent incrédules devant tant d’improbabilités. Nous avons assisté là à une scène que bien des metteurs en scène de cinéma fantastique n’auraient osé filmer. Véritablement, le numérique a permis de grandes et belles choses venant contrebalancer l’usage le plus souvent vulgaire de l’outil internet. Il n’est toutefois pas possible, pour qui a suivi l’actualité religieuse depuis le début de la pandémie, de s’arrêter à ce seul événement de Pâques 2020 pour se forger une opinion sur la déferlante de l’activité numérique dans le monde de l’Église.

Passé la stupeur de l’annonce des premiers confinements, les chrétiens réagissent et plus particulièrement les bergers du troupeau que sont nos prêtres. Timidement pour commencer, quelques messes filmées de manière plus ou moins heureuse apparaissent sur la toile, engendrant le sourire amusé de certains paroissiens qui découvrent leur curé au format smartphone, un curé de poche.

Aux bricolages hasardeux et encore rares, succèdent bientôt une floraison d’appelés, toujours mieux équipés et aux homélies plus travaillées, tandis qu’ils prenaient davantage conscience de leur audience potentielle. Peut-être le début d’une carrière de prêtre cathodique à l’instar des télé-évangélistes américains, est-il en germe dans le cœur de certains ? L’avenir nous le dira.

Si dans les premiers temps de cette nouvelle génération il fallait s’armer de courage pour trouver sur la toile la bonne chapelle pour nous nourrir d’une messe virtuelle, très vite l’énergie dépensée le sera davantage pour faire le tri parmi la pléthore d’offres disponible. Tous n’ont pas l’étoffe de grand prédicateur, certes, tous ne manient pas la caméra aussi bien que le goupillon, c’est entendu, mais loin de moi d’émettre la moindre critique envers ceux qui se dépensent sang et eau pour se rendre disponibles ainsi à leurs ouailles.

L’unanimité se fait pourtant autour du Pontife, et grâce à la collaboration de la chaîne KTO, la vidéo quotidienne du pape François devient presque aussi virale que le Covid-19 qui l’a provoquée. Le pasteur de l’Église nous offre une messe simple, sobre, dépouillée au point que beaucoup s’en sont étonnés, imaginant qu’à Rome, la pompe était toujours de mise. C’était oublié la spiritualité du pauvre d’Assise dont il a voulu porter le nom et le message.

Très vite, pourtant, à la suite du Cardinal Sarah, des voix s’élèvent pour mettre en garde contre le risque d’une foi virtualisée ou la tentation de l’audimat et du clic encouragerait certains à « une logique du spectacle et à une recherche d’émotion humaine ». Le culte « n’a pas pour objectif de capturer les téléspectateurs à l’aide d’une caméra », mais est dirigé et orienté vers Dieu, insiste le Cardinal. Ainsi, ces messes télévisées pourraient à long terme aller jusqu’à « nuire à la santé spirituelle » du prêtre qui, « au lieu de regarder Dieu, regarde et parle à une idole » : la caméra.

Le danger est double, et le pape François lui-même, après avoir été approché par un évêque qui a son oreille, reçu de lui la mise en garde de ne pas « virtualiser l’Église, de ne pas virtualiser les Sacrements, de ne pas virtualiser le Peuple de Dieu ». Que ce tunnel dans lequel nous passons ne soit qu’un lieu de transition, attention à ne pas nous y installer. La dimension physique de nos liturgies n’est pas seconde, elle inclut tous nos sens. De la préparation vestimentaire au cheminement pour nous rendre au lieu de célébration, en passant par le travail intérieur de nos coeurs qui commence avant même de pénétrer dans le parvis de l’église, tout cela le numérique n’est pas à même d’y pourvoir.

La toile avec ses forums de discussion tente de répondre aux questions légitimes du peuple quand il demande, par exemple, s’il est possible de se confesser devant son écran ou de recevoir la prière des malades. Le numérique nous offres un confort facile, mais trompeur, car nous n’avons plus, derrière nos écrans à nous exercer à la patience et à la charité dont nous devons faire preuve en paroisse. Toutes ces petites choses qui nous agacent ou nous déplaisent dans notre assemblée, le numérique offre de nous les gommer. Fini la chorale qui chante faux ou l’homélie trop longue, la télécommande et le clavier sont là pour baisser le volume ou raccourcir le prêche. Assis confortablement dans un fauteuil au lieu de bancs souvent bien durs, il est plus facile d’oublier de cliquer sur le bouton « Faire un don » à la fin de la vidéo, que d’esquiver le panier de quête dans la réunion des frères.

Pour autant, le numérique est loin de manquer de ressources pour nourrir notre vie spirituelle. Une des bonnes choses que nous a apporté la période de confinement est le temps. Ce temps après lequel nous courrons et que Saint Paul nous conseille de racheter (Eph 5;16), nous l’avons eu et ceux qui ont mis en pratique la Parole sans se borner à l’écouter (Ja 1;22) ont su profiter des trésors mis à portée de souris.

Grâce à certains portails presque célestes, nous avons pu nous unir autour du pape lors de sa messe quotidienne, mais nous avons également étudié la Bible à travers des cours en lignes qui nous ont nourris de la Parole de Dieu. Nous avons pu participer à des forums de discussion et courageux de notre anonymat, poser les questions que nous n’osions pas proposer directement à nos prêtres. Nous avons pu étoffer notre répertoire de chants en découvrant peut-être qu’à travers YouTube, nos recueils recèlent de chants magnifiques que personne ne chante dans notre assemblée, faute de les connaître.

Le numérique ne connaissant pas de frontières confessionnelles, nous nous sommes, souvent sans le savoir, rapprochés de nos frères qui forment aussi l’Église, mais dont la sensibilité spirituelle est autre, et nous avons été surpris de trouver chez eux de si belles réalisations. Cela vaut bien sûr pour ceux qui ont à cœur de rechercher avec l’autre ce qui nous unit plutôt que ce qui nous sépare. Les « polémiques » aussi ont trouvé de quoi faire, ressortant leurs robes de pharisien pour juger et condamner à qui mieux mieux. Mais personne n’est assez naïf pour croire que le web n’offre que de bon côté. En somme, l’outil numérique n’est ni bon ni mauvais, il devient ce qu’on en fait.

De là, une petite réflexion s’impose. S’il s’avère que pour un certain nombre de chrétiens pratiquants, la pratique majoritairement numérique de la foi semble être la voie à suivre, il devient urgent de dénoncer cela comme un dysfonctionnement spirituel ou théologique. La crise met en lumière les failles. Ne désertons pas notre assemblée, comme quelques-uns ont coutume de le faire, mais exhortons-nous les uns les autres, et cela d’autant plus que vous voyez s’approcher le Jour. Heb 10;25.

Si Saint Paul nous exhorte de la sorte, c’est parce qu’il sait combien l’isolement des chrétiens est dangereux. Le flocon de neige, aussi beau soit-il, quand il est isolé reste fragile. Mais quand il « communie » avec d’autres flocons, ensemble ils deviennent assez fort pour paralyser la circulation. Le numérique permet aussi de grandes choses quand il s’agit de communiquer au plus grand nombre, mais il ne peut remplacer la communion avec mon frère, ma sœur, ma communauté. Il me permet certes de rester en lien avec ceux que je ne peux rencontrer dans un face-à-face, mais il ne remplacera jamais la joie d’un échange fraternel, le plaisir d’un sourire sur un visage connu, la rencontre avec mon voisin que je prends toujours plaisir à saluer.

Reconnaissons que le numérique à la vertu de m’économiser de ma personne, car il nous en coûte justement, de saluer celui que nous ne connaissons pas encore, de sourire à un inconnu, de nous asseoir à côté de quelqu’un que l’on n’a pas choisi. Mais n’est-ce pas là l’exercice même de la charité dont Saint Paul dit qu’elle est la voix par excellence ? Pour cela, il nous faut nous arracher à notre communion virtuelle pour sortir de nous-mêmes et pouvoir nous tourner vers notre prochain. Car, s’il est bon de faire grandir notre connaissance des choses de la foi par les moyens de la technologie, l’appel du chrétien est avant tout un appel à aimer. Aimer Dieu pour aimer son prochain, aimer Dieu en aimant son prochain. Pour cela, la rencontre est essentielle et nous ne pouvons pas en faire l’économie.

Que les personnes ne pouvant plus sortir de chez elles en raison de leur état de santé, jouissent autant qu’elles le peuvent des moyens numériques pour suivre une messe à la télévision et nourrir leur foi, cela est bon. Mais combien reste précieuse pour eux la visite d’un frère, d’une sœur, d’un prêtre venant leur porter la communion au Corps du Christ. Combien est appréciée une prière en commun, le partage d’une parole, un chant peut-être ou simplement un signe de croix, rappelant ainsi par le mouvement du corps, la foi au Dieu Trinitaire.

Si l’homme est aussi une trinité, corps, âme est esprit, cela veut dire que sa foi ne peut pas se vivre que de façon virtuelle, c’est une foi incarnée qui passe par une communion présentielle que le numérique de saurait remplacer.

Denis